jeudi 27 août 2009

Des Hommes Laurent Mauvignier, éditions de Minuit, 288 pages.




Dans la salle communale d’un village, ce jour d’hiver, on fête les soixante ans de Solange ; quant apparaît, titubant, Feu de Bois, marginal ainsi surnommé pour les effluves mêlés de feu de cheminée et d’alcool qu’il dégage. Son irruption parmi les convives déclenche un esclandre lorsque l’importun agresse verbalement Chefraoui qui, installé depuis vingt-cinq ans au village, père de famille, reste « l’arabe » du patelin…Un esclandre qui dégénère un peu plus tard en faits dramatiques.

Les premières pages du roman de Laurent Mauvignier, d’emblée nous saisissent ; elles mettent en scène un village où tout le monde se connait plus ou moins, où l’atmosphère, au sein d’une même famille, est chargée de non-dits, de rancœur, de secrets trop longtemps enfouis. Et ce Feu de Bois, énigmatique, qui vit en reclus dans la maison du grand oncle qu’il a sommairement retapée, en lisière du bois…
C’est par la voix du narrateur, Rabus, le cousin, que le lecteur découvre le lourd passé, l’origine de la colère qui anime celui qui s’appelait alors Bernard. Rabus connait le « mystère Feu de Bois », pour avoir vécu, comme lui, le quotidien d’un jeune paysan appelé en Algérie.
Mauvignier nous entraîne alors quarante ans en arrière, en 1960, dans une base de la région d’Oran ; le style est admirable, le récit rythmé, violent. On accompagne Rabus, Bernard ou Février, soldats tout juste sortis de l’adolescence…L’ennui implacable sous le soleil de plomb, la moiteur des mains sur un fusil et les suées de trouille des longues rondes de nuit, les terribles expéditions de « pacifications ». En perm pour trois jours à Oran, dans les bordels, on noie dans la bière la peur et la honte.

« Des Hommes », c’est le terrible récit d’une génération traumatisée, sacrifiée par la France dans une guerre perdue à l’instant même où elle débutait ; une génération, paysanne, qui, de retour au village, ne possédant pas les mots pour se faire entendre de ses voisins, se terre dans le silence et se condamne ainsi à vivre avec ses démons.

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