mardi 30 juin 2009

Mal Tiempo, David Fauquemberg, Fayard, 280 pages.



Le narrateur, boxeur trentenaire sur le retour, accompagne à Cuba deux jeunes espoirs français ; direction Pinar del Rio, pointe occidentale de l’île, où l’entraînement à la dure des pugilistes amateurs cubains - la boxe professionnelle n'existe pas - qui préparent le tournoi panaméricain achèvera d’endurcir les deux gaillards.

Tiempo ! C’est la ritournelle de l’entraîneur Sarbelio qui marque la cadence hors du commun imposée aux gamins…Le style de Fauquemberg est vif, énergique, suggère la danse du pugiliste : Echauffement terminé, les Cubains sautillaient sur place, ils boxaient le vide des deux poings, séries sèches, rapides, gauche-droite, gauche-droite-gauche, le solfège de la boxe. L’atmosphère est palpable - chaleur étouffante, musique frénétique de l’averse qui s’abat sur le toit de tôle de l’Academia Provincial. Le Cuba évoqué par l’écrivain, où la réalité politique apparait dans des scènes absurdes, est loin des clichés.
Parmi ces virtuoses du ring, Yoangel Corto, colosse solitaire et taciturne, dont la droite, sur l’île, est légendaire. Le narrateur est fasciné par ce paysan ; un écorché vif, ce Corto, brûlant d’une rage absolue et pourtant contenue, sorte de seigneur, de Don Quichotte boxeur, qui a beaucoup du Santiago d’Hemingway…Mal Tiempo


Qu’on aime la boxe ou qu’elle nous indiffère, cela importe peu. Ces pages poignantes, aux personnages captivants, recèlent une puissance, une intensité poétique qui ne peut qu’interpeller le lecteur. Mal Tiempo est un roman qui ne passera pas inaperçu.



Voici donc le deuxième roman de David Fauquemberg. Nullarbor, sorte de road trip kérouacien en Australie, a été récompensé en 2007 par le prix Nicolas Bouvier.

dimanche 14 juin 2009

Neuf, Andrzej Stasiuk. Traduit du polonais par Grazyna Erhard. Christian Bourgois. 377 pages.



Ecrivain, poète et critique polonais, Andrzej Stasiuk est né en 1960 à Varsovie. Militant pacifiste dans sa jeunesse, il participe à la rédaction de journaux clandestins, refuse de se soumettre au service militaire, purge une peine de deux ans de prison. Voyageur, il dirige depuis 1996 avec sa femme la maison d’édition Czarne, spécialisée dans la littérature d’Europe Centrale.



Christian Bourgois Editeur vient de publier Neuf (édité en 1999 en Pologne), magistral roman noir urbain.

La mise à sac de son appartement est un avertissement sans équivoque : Pawel a trois jours pour rembourser un emprunt contracté auprès d’un parrain local. Bien incapable de s’acquitter de sa dette, il erre dans les rues de Varsovie. D’une plume vigoureuse, Stasiuk dépeint sans ambages et avec précision la capitale entrée dans l’ère postcommuniste ; des environs de l’écrasant Palais de la Culture – symbole d’une époque révolue – aux sous-sols de la Gare de l’Est, des bars nocturnes interlopes aux cités ouvrières, l’écrivain nous dévoile, dans un réalisme cru, la complexité de la transition.
Pawel incarne une génération de trentenaires qui, pour échapper au destin tracé de l’ouvrier, se débat pour saisir au vol le train d’un boom économique contrôlé par les mafias.
A travers les regards, les impressions et les sensations des personnages de Neuf, Andrzej Stasiuk révèle avec acuité, un Varsovie industrieux, évoque les balais des autobus et des récents trains de banlieues chargés de travailleurs. C’est une métropole dont les habitants ont renoncé qui transparait alors ; dont les habitants, résignés, évoluent comme des fantômes dans un système qui en a remplacé un autre.


[Les bus] longeaient cette grande artère, puis filaient dans toutes les directions, à travers les rues et les ponts complètement déserts – on se serait cru dans une ville décimée par une épidémie, par une âpre bataille ou quelque autre cataclysme meurtrier. Les passagers dans ces autobus bondés faisaient penser à des réfugiés ou à des prisonniers en fuite. Serrés comme des sardines en boîte, ils se laissaient emporter vers les confins de la ville : Natolin, Wawrzyszew, Targowek ou Kabatov. Les lignes 601, 602, 605.

vendredi 12 juin 2009

Le Colosse de Maroussi. Henri Miller. Traduit de l'anglais (américain) par George Belmont. Livre de poche, 336 pages.



La nuit venait ; les îles montaient à l’horizon, flottant au dessus de la mer, toujours, n’y reposant pas. Les étoiles parurent, magnifiques d’éclat ; la brise était un velours de fraîcheur. Et d’un coup je commençai à deviner, à sentir ce que serait la Grèce, ce qu’elle sera toujours, quand bien même elle aurait le malheur d’être envahie par les touristes américains.

Invité par son ami, l’écrivain voyageur anglais Lawrence Durrell, Henri Miller débarque à Athènes, au port du Pirée, en 1939. La France, où il vivait quelques semaines auparavant, vient de déclarer la guerre à l’Allemagne.
Alors que le monde s’enfonce dans le chaos, l’écrivain américain débute un voyage dans le Péloponnèse et en Crète, berceau de l’humanisme, patrie des sages présocratiques fondateurs de la démocratie, de l’Iliade et de l’Odyssée.
Et c’est une explosion de bonheur et d’espoir que connaît Henri Miller. Nous sommes loin des récits autobiographiques du Printemps Noir ou du Tropique du Cancer, autres chef-d’œuvres que Miller publia dans les années 1930 à Paris, livres interdits en Amérique jusqu’en 1961, où l’auteur décrivait la misère et la bohème d’un homme décidé de se consacrer corps et âme à l’écriture.
Foin de la guerre et de la haine ! Dans ce pays béni des Dieux, l’écrivain découvre la quiétude. Au gré des rencontres, celle du botaniste traducteur de poèmes Théodore Stéphanidès, ou de l’écrivain Katsimbalis, « un Saint », au fil des marches solitaires dans les champs d’oliviers multiséculaires, des méditations entre les blocs cyclopéens de Mycènes, d’Eraklion ou de Delphes, c’est une part de cette quiétude, de ce bonheur que nous transmet Henri Miller.
Passionnés de la Grèce, ou tout simplement de littérature, lisez, relisez ce magnifique récit. Si, par chance, vous partez en vacances en Grèce, réservez une place pour le Colosse dans vos bagages.
Henri Miller, par Brassaï.


Profondeurs. Henning Mankel. Traduit du suédois par Rémi Cassaigne. Points, 343 pages.

Suède 1914. Lorsqu’ éclate la première guerre mondiale, le pays déclare sa neutralité.
Mais les combats sont si proches… Des affrontements navals entre l’Allemagne et la Russie ont lieu à quelque dizaine de kilomètres des côtes, dans la mer baltique.
Qui sait si la Suède ne devra pas bientôt choisir son camp ?


La canonnière Blenda est ancrée dans l’archipel d’Ostergötland, composé d’îlots rocheux inhospitaliers, battus par les tempêtes. En hiver, la surface de l’océan se change en une épaisse couche de glace. A bord du navire, un équipage d’une trentaine d’hommes sous les ordres du lieutenant Jacobsson, chargés de seconder dans sa tâche le capitane hydrographe Lars Tobiasson-Svartman. Le jeune et talentueux officier a pour mission secrète de sonder l’océan afin d’ouvrir une nouvelle voie maritime pour les navires de guerre suédois.
Rien ne semble éloigner l’opiniâtre Tobiasson-Svartman de sa tâche, pas même le parfum de sa femme dévouée qui l’attend à Stockholm, dont il s’entoure en imagination lors de vagues à l’âme.
De son canot, il plonge sans relâche sa sonde afin de déterminer la profondeur entre les îlots.
Mais une femme, vivant seule sur l’un de ces rochers, dont lui seul connaît l’existence, ébranle l’obsession du capitaine. Se révèle alors, derrière un caractère en façade solide, droit, plein de certitudes, une personnalité infiniment complexe, tempétueuse, paranoïaque…déséquilibrée. Dévoré par les passions, notre héros se bâtit peu à peu une double vie. Il s’enfonce inexorablement, de mensonges en mensonges, vers un point de non retour.

Henning Mankell, bien connu pour ses polars, nous offre avec Profondeurs à la fois un fabuleux roman psychologique et une tragédie presque classique. Laissez-vous transporter par ce grand auteur suédois pour un voyage dans les profondeurs de l’âme, et à travers les mers de glace de la Baltique.