dimanche 28 décembre 2008


Paris 1961. Les Algériens, la terreur d'Etat, la mémoire.
Jim House, Neil MacMaster. Tallandier, 537 pages.
Jim House, de l’université de Leeds, et Neil MacMaster, maître de conférences à l’Ecole d’études politiques de l’université d’East Anglia à Norwich, reviennent sur une période sombre de l’histoire française contemporaine.

Le 17 octobre 1961, à Paris, alors que De Gaulle et le gouvernement provisoire d’Alger sont en négociations, le FLN (Front de Libération de l’Algérie) appelle les Algériens de Paris et des bidonvilles de banlieue à une manifestation pacifique contre le couvre-feu et les arrestations arbitraires. Les cadres de l’Indépendance algérienne veulent que cette marche soit un tour de force qui imposera le FLN à De Gaulle comme l’interlocuteur obligé de la rébellion algérienne.
La nuit du 17 octobre se transforme en bain de sang. Deux cents algériens seraient morts sous les coups de la police, on relèvera plusieurs milliers de blessés. Durant trois jours, les manifestants sont parqués au Palais des Sports, au Parc des Expositions et à Coubertin dans des conditions inhumaines. La nuit même du 17, cinquante Algériens sont tués dans la cour de la préfecture de Paris, dirigée alors par Maurice Papon.

House et MacMaster prennent en compte une large échelle de temps de la guerre d’Algérie afin de comprendre octobre 1961, paroxysme de la terreur à l’égard des Algériens. Ils étudient le système Papon qui était préfet colonial à Constantine en 1956. Ainsi Papon (méfiant à l’égard de la légalité qu’il considère souvent comme une preuve de faiblesse dans la lutte contre la guerre de libération) a monté des polices clandestines, un centre d’interrogatoire et de torture à la ferme Améziane.
L’ouvrage démontre comment, à partir de 1958, le préfet Papon importe discrètement ses techniques à Paris sous l’autorité du Premier ministre Michel Debré.
La deuxième partie du livre s’attache à étudier les causes et les modalités de l’apparente et remarquable disparition dans les mémoires du 17 octobre, et la naissance, vingt-cinq ans plus tard, d’un processus de commémoration et d’exigence d’une réparation symbolique.

Cet ouvrage important est sans précédent. C’est une page hideuse de l’histoire de France. Les historiens anglais ont pu obtenir un accès à la série « H » : les 200 cartons représentent la totalité des archives de la préfecture concernant la guerre d’Algérie.
Rappelons que les archives, secrètes jusqu’en 1996, interdisaient tout travail scientifique et que l’enquête sur le 17 octobre 1961, menée par une commission d’historiens nommée par Jean-Pierre Chevènement en 1997, n’aura pas accès à la totalité des archives préfectorales.

House et MacMaster, grâce à une large contextualisation de la répression, grâce à une méthode sociopolitique, une étude de la mémoire de l’immigration, un travail rigoureux sur l’histoire politique et sociale de notre pays, publient là un monument historique.

Le doigt coupé de la rue du Bison, François Caradec, Fayard, 232 pages.
"C’est un comptoir en zinc massif, massé par tant de mains qu’il semble avoir pris ses formes arrondies au contact des verres, des soucoupes, et les vigoureux coups de torchons du limonadier ; un zinc qui porte aussi les traces de chocs dus à d’autre choses que des verres à pied tant il est profondément marqué de cicatrices comme une peau sacrifiée. Il finira un jour comme finissent tous les zincs, chez les ferrailleurs de la rue de Lappe, entre deux bals-musettes"…

Au comptoir du Boyard, caboulot d’habitués de la rue du Bison, dans le petit Paris des années 50, ça dégoise, ça refait le monde, ça analyse les derniers faits-divers de France-Soir en vidant du blanc sec et du vermouth. Quel évènement extraordinaire, quel intrus insensé troublerait cet état de choses ?… C’est le clebs du taulier qui, rentrant de sa flânerie mâtinale, tient en sa gueule un doigt – un vrai doigt tout blanc (jaune) (vert) (bleu), avec un ongle teint en rouge, un doigt de femme.
Le commissaire Pauquet (dont la devise est « in the pocket ») se voit chargé de l’enquête par le ministère de l’Intérieur lui-même. Ténébreuse affaire ! Complexe ! Surtout quand son indicateur, Maurice Maurice (on a l’indicateur qu’on peut), est un peu brindezingue ; faut dire qu’avant de traîner ses guêtres dans les bouges, c’est au 88 de la rue Lauriston qu’il les promenaient et qu’à Fresnes, à la Libération, à force de lui cogner la tête sur le sol en ciment…
Mais cahin-caha, le commissaire turbine. Et, pour les besoins de l’enquête, des bistrots de Saint-Michel à ceux des Halles, de ceux d’Alésia à ceux de Montparnasse, il en rencontre du beau monde ! Un résistant du maquis anarchiste de 44, un étudiant superstitieux qui croit dur comme fer aux rêves prémonitoires, une vieille collectionneuse de faits divers, des chiens beaucoup moins bêtes qu’ils en ont l’air…

François Caradec est mort en novembre dernier, quelques jours après la sortie en librairie de son premier roman, à l’âge de 84 ans. Membre aux côtés de Queneau, Vian, Perec et Nadeau du collège de Pataphysique et Régent d’Alcoolisme éthique, il est le biographe de Lautrémont, Raymond Roussel et Alfred Jarry.
Savourez Le doigt coupé de la rue du Bison, la fantaisie, la langue et le style élaboré de ce polar signé François Caradec car il n’y en aura pas d’autre.

«Le vrai pataphysicien ne doit pas se prendre soi-même au sérieux. [La pataphysique] le met ainsi à l'abri d'une tentation à laquelle cèdent tant, hélas, de ses contemporains!»