samedi 29 novembre 2008



Martha Jane Cannary, les années 1852-1869. La vie aventureuse de celle que l'on nommait Calamity Jane. Matthieu Blanchin et Christian Perrissin, Futuropolis, 126 p.


Une grande B.D… qui vient rejoindre le beau catalogue des éditions Futuropolis, créées par Etienne Robial et Florence Cestac en 1972.
Alors que la surproduction du secteur de la bande dessinée est depuis quelques années manifeste (4313 publications en 2007 !) pour le meilleur et pour le pire, Futuropolis déconcerte par la qualité et la cohérence de son catalogue. La maison s’illustre certes par une production limitée, mais ô combien supérieur à beaucoup d’autres tant par l’inspiration artistique de ses dessinateurs que par le fond et la forme des ses ouvrages (dûe au talent de maquettiste de Robial).

On doit ce premier épisode de Martha Jane Cannary, à Matthieu Blanchin pour les dessins et à Christian Perrissin pour le sénario.
Les époux Cannary et leurs six rejetons fuient la misère et le Missouri en 1865, aux lendemains de la guerre de sécession. En route vers l’ouest, bien sûr. La famille échoue à Salt Lake City où son quotidien n’est guère plus reluisant. Après la mort des parents, c’est à l’aînée Martha Jane, 15 ans, qu’échoie la garde de la fratrie. En 1867, pour tenter de subvenir aux besoins de ses frangins, et peu séduite par la perspective d’un mariage mormon, la future Calamity Jane tente le tout pour le tout. Elle se coupe les cheveux, enfourche son vieux canasson et part gagner sa pitance à l’est !
Le lecteur béat n’aura qu’à se laisser guider par la fougueuse Calamity et le fameux coup de crayon de Blanchin ! Bon voyage à travers les majestueuses mais dangereuses Rocheuses, à travers l’Amérique de Thorrow et des pionniers de Stevenson !
Et si, avide lecteur, tu ne peux attendre la suite des aventures de Calamity Jane, sache que les attentionnés auteurs citent leur source en première page : Calamity Jane, Lettres à sa fille, publié chez Rivages, Calamity Jane, de Doris Faber chez HMC (aux Etats-Unis et pas encore traduit), Ces Dames de l’Ouest de Dee Brown, chez Stock.

Catalogue Futuropolis sur http://www.futuropolis.fr/




mardi 25 novembre 2008


Triste Flic, Hugo Hamilton, Phébus, traduit de l'anglais (Irlande) par Katia Holmes, 248 pages.
Pat Coyne, le triste flic soliloquant les yeux dans la stout, fait partie du mobilier de l’Anchor Bar, un pub du port de Dublin. On peut dire que le bonhomme est dedans jusqu’au cou ; rescapé d’un incendie dans l’exercice de ses fonctions ses blessures lui ont values d’être mis sur la touche. Souffrant depuis d’une belle collection de désordres émotionnels – nervosité, sautes d’humeur -, Coyne vit séparé de sa femme avec son fils Jimmy, 19 ans. Communication malaisée entre un père pilier de bar et un fils qui semble emprunter la même voix. Il demeure pour sa psychothérapeute chargée de juger son aptitude à la reprise de son poste un cas bien épineux.
La routine s’est installée ; routine que notre triste sir ne semble pas avoir envie de briser de si tôt…
Mais lorsqu’on repêche des eaux du port le cadavre raide de son vieux pote et alter ego Jimmy Nolan, que les chalutiers véreux se reconvertissent dans le business et l’exploitation plus lucratifs de travailleurs Roumains… Et que la disparition de son fils semble liée à ces sombres affaires, Pat Coyne sort de sa léthargie et ses sautes d’humeur deviennent bien légitimes !

Avec Triste Flic, un roman noir à l’humour acide, Hugo Hamilton nous entraîne dans un Dublin truculent, fort en gueule mais mal-à-l’aise ; une population qui subie de plein fouet les affres d’une mondialisation à outrance : trafic d’êtres humains, raréfaction du poisson dû à la pêche extensive des navires-usines, fast-food poussant comme des champignons, grands magasins « tueurs-de-ville ». L’auteur y dépeint la société de consommation extravagante et son inévitable flot de réprouvés, la perte de repère des jeunes générations… Bienvenue dans l’Irlande eurosceptique !

dimanche 16 novembre 2008




Un fameux texte du grand Mirbeau, publié dans le Figaro (si, si !) du 28 novembre 1888... à 12 jours près, l'anniversaire des 120 ans de :





La Grève des Elécteurs





Une chose m'étonne prodigieusement - j'oserai dire qu'elle me stupéfie - c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France un élécteur, un seul élécteur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophes les plus subtils et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'élécteur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.





[...]A quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte éléctorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?


Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ? Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de députés correspondent en lui à des idées de sciences, de justice, de dévoûment, de travail et de probités.


[...]Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les société se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toute les histoires : la protection aux grands, l'écrasement des petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de chose dont il ne jouira jamais, et de mourrir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.


[...]Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour les bouchers qui les tuera, et pour les bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'élécteur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.




Ô bon élécteur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaus grands ou petits, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin de ton feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur les maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles.
Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi.

[...] Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréèls. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres interêts, lesquels sont contraires aux tiens.

Ne va pas t' imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien.
Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

ill : Portrait d'Octave Mirbeau, Emmanuel Gondouin, 1919. Le Bateau Ivre, détail, Clovis Trouille, 1942.


samedi 15 novembre 2008


Le Village de l' allemand, ou le journal des frères Schiller. Boualem Sansal, Gallimard, 263 pages.


Les frères Schiller, Rachel et Malrich, sont deux jeunes hommes, débarqués d’Algérie ; à la fin des années 70 pour l’un, au milieu des années 80 pour l’autre, tous deux accueillis chez leur oncle et tante dans une cité de la banlieue parisienne.
Nous sommes en 1995. L’Algérie connaît une guerre sans nom ; les islamistes terrorisent la population : attentats, faux barrages, et massacres de villageois sont presque quotidiens. En France, dans les banlieues, les fous de dieux tentent d’imposer un radicalisme religieux haineux.

Le « village de l’allemand », c’est Aïn Deb, perdu en Algérie, dans la région de Sétif, village natal des deux narrateurs. L’allemand, Hans Schiller, dit Si Mourad, marié à Aïcha Majdali est le père de Rachel et Malrich. Moudjahid lors de la guerre d’indépendance, c’est à Aïn Deb qu’il s’était installé dans les années 60.
Aïn Deb ne sera pas épargné par le G.I.A. Les parents de Rachel et Malrich sont sauvagement assassinés avec une cinquantaine de villageois.
Rachel, brillant représentant d’une multinationale, se rend sur les lieux du drame afin de se recueillir. Il découvre alors l’impensable dans la maison des défunts parents : une malle renfermant des médailles de la Waffen SS et le carnet militaire d’Hans Schiller, ingénieur chimiste dans les camps de la mort.
Les deux frères sont brisés par la douleur et la culpabilité d’être les rejetons d’un officier allemand qui participa activement à la Shoah et qui n’expia jamais ses crimes. Ils relatent dans leur journal la tentative désespérée de retrouver les faits et gestes d’Hans Schiller, de son rôle lors de l’épisode le plus sombre de l’histoire de l’humanité, à sa fuite en Algérie en fuyant par les pays du moyen orient.

C’est un grand livre que nous offre l’écrivain algérien Boualem Sansal. Un roman poignant, sincère, basé sur une histoire authentique. Vous vous souviendrez du Journal des Frères Schiller.