dimanche 28 décembre 2008


Le doigt coupé de la rue du Bison, François Caradec, Fayard, 232 pages.
"C’est un comptoir en zinc massif, massé par tant de mains qu’il semble avoir pris ses formes arrondies au contact des verres, des soucoupes, et les vigoureux coups de torchons du limonadier ; un zinc qui porte aussi les traces de chocs dus à d’autre choses que des verres à pied tant il est profondément marqué de cicatrices comme une peau sacrifiée. Il finira un jour comme finissent tous les zincs, chez les ferrailleurs de la rue de Lappe, entre deux bals-musettes"…

Au comptoir du Boyard, caboulot d’habitués de la rue du Bison, dans le petit Paris des années 50, ça dégoise, ça refait le monde, ça analyse les derniers faits-divers de France-Soir en vidant du blanc sec et du vermouth. Quel évènement extraordinaire, quel intrus insensé troublerait cet état de choses ?… C’est le clebs du taulier qui, rentrant de sa flânerie mâtinale, tient en sa gueule un doigt – un vrai doigt tout blanc (jaune) (vert) (bleu), avec un ongle teint en rouge, un doigt de femme.
Le commissaire Pauquet (dont la devise est « in the pocket ») se voit chargé de l’enquête par le ministère de l’Intérieur lui-même. Ténébreuse affaire ! Complexe ! Surtout quand son indicateur, Maurice Maurice (on a l’indicateur qu’on peut), est un peu brindezingue ; faut dire qu’avant de traîner ses guêtres dans les bouges, c’est au 88 de la rue Lauriston qu’il les promenaient et qu’à Fresnes, à la Libération, à force de lui cogner la tête sur le sol en ciment…
Mais cahin-caha, le commissaire turbine. Et, pour les besoins de l’enquête, des bistrots de Saint-Michel à ceux des Halles, de ceux d’Alésia à ceux de Montparnasse, il en rencontre du beau monde ! Un résistant du maquis anarchiste de 44, un étudiant superstitieux qui croit dur comme fer aux rêves prémonitoires, une vieille collectionneuse de faits divers, des chiens beaucoup moins bêtes qu’ils en ont l’air…

François Caradec est mort en novembre dernier, quelques jours après la sortie en librairie de son premier roman, à l’âge de 84 ans. Membre aux côtés de Queneau, Vian, Perec et Nadeau du collège de Pataphysique et Régent d’Alcoolisme éthique, il est le biographe de Lautrémont, Raymond Roussel et Alfred Jarry.
Savourez Le doigt coupé de la rue du Bison, la fantaisie, la langue et le style élaboré de ce polar signé François Caradec car il n’y en aura pas d’autre.

«Le vrai pataphysicien ne doit pas se prendre soi-même au sérieux. [La pataphysique] le met ainsi à l'abri d'une tentation à laquelle cèdent tant, hélas, de ses contemporains!»

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